Voici maintenant presque un mois que je me trouve en Bolivie pour
réaliser un volontariat de type wwoof dans le centre expérimental de permaculture que tient Bruno avec l´aide de la communauté quechua dans laquelle nous vivons.
Aussi, il me semble judicieux d´expliquer de quoi il s´agit tant ces
termes peuvent paraitre flous voire charabiesques vus de loin.
Le wwoof, c´est une organisation internationale qui met en relation des volontaires avec des hôtes du
monde entier. Cela signifie World Wide Opportunities on Organic Farms. C'est a la base un systeme tres anglo saxon qui s'est beaucoup developpe en Australie notamment. Il s´agit généralement de
fermes bio ou de structures aux objectifs plus larges. Le principe est assez simple, le wwoofer travaille quelques heures par jour dans le
champ de son hôte en échange du gîte et du couvert. Il n´y a donc aucun échange sous forme monétaire ce qui permet assurément d´échanger bien d´autres choses, avant tout ses bras, des
connaissances larges et variees et de la bonne humeur.
Ici, nous mettons donc en place un centre expérimental de permaculture andino amazonien dénommé Sacha
Wasi, la ''maison des arbres''. Le terme permaculture est une contraction d´agriculture permanente.
La tradition ici est de créer des espaces de culture en mettant le feu à la végétation, ce qui fait reculer jour après jour la forêt au sein même du Parc National du Madidi pourtant fierté nationale en Bolivie. La terre ainsi mise à nue permet une monoculture, généralement de coca qui va vite épuiser le sol. Ensuite, seul un élevage plus qu´extensif peut y succéder. Les sols sont complétement lessivés, appauvris. Livrés à eux même ils laissent la place à une vegetation rase de type garrigue. Mais la tradition veut que l´on y mette encore fréquemment le feu afin d´y redonner de la fertilité
(sic). Au final, on peut voir des pans entiers de collines avec des sols très erodés, où de rares vaches arpentent des pâturages tout sauf verdoyants.
Originalement, ces techniques avaient leur bien fondé. Cela permettait
d´ouvrir des espaces avec un minimum de travail. Les tribus migraient ainsi d´une parcelle défrichée à une autre. Précisons que les vaches et les moutons visibles aujourd´hui sont arrivés avec
les Espagnols. Il n´y avait pas d´élevage dans la forêt. Au vu de la faible densité humaine qui prévalait à l´Est des Andes, la forêt avait tout le loisir de recoloniser les terrains abandonnés.
Mais aujourd´hui la donne démographique a changé. Pas la tradition. Et ce sont des hectares et des hectares de forêt qui partent en fumée chaque jour laissant derrrière eux des terres en phase de
desertification.
Comme je l´avais expliqué
dans mon ode aux champignons et aux paresseux, les sols tropicaux sont peu profonds, pauvres et acides. La strate contenant de la matière organique est très fine. Si on enlève le couvert vegetal,
il n´y a plus d´apport de matière organique, le sol s´appauvrit et sous l´action du soleil sur le sol nu, la terre cuit littéralemet et forme des croutes telles des briques.
Aussi, le concept de permaculture permet de remédier à ce mal qui ronge
l´Amazonie.
Une parcelle qui se crée doit produire de la nourriture sans appauvrir le sol et donc s´insérer dans l´équilibre naturel du lieu. Plus concrètement, une zone forestière est défrichée à la
machette en sélectionnant quelques espèces arborescentes intéressantes pour la construction. Dans le cas de Bruno, il a repris un ancien verger abandonné depuis quarante ans et a donc avant tout
conservé les fruitiers.
Les débris végétaux ainsi créés sont laissés au sol et vont se décomposer lentement ce qui n´est pas le cas des cendres qui sont lessivées aux premières pluies. Au delà du rôle d´engrais, ce
tapis de débris ou “mulch” permet de ne pas laisser le sol nu, limitant de ce fait l´érosion hydrique et empêchant le soleil de taper directement. En amendant la terre avec les cendres et le
compost issus de la cuisine, la parcelle conserve quasiment toute sa matière organique.
Nous essayons alors de mettre en place des cultures le plus diversifiées possibles. Cela est vrai au
niveau des strates de végétation, des espèces cultivées et des variétés employées. Par exemple, un grand arbre, si possible fruitier (agrumes, manguiers, taloma..), abrite un sous bois de
bananiers, caféiers et théiers avec au sol des espèces d´ombre, généralement des tubercules. Au sein des espaces plus ouverts, on peut semer
du maïs, du manioc de l´amaranthe et autres espèces locales.
Nous en venons au deuxième objectif majeur de ce centre de permaculture.
Protéger l´énorme diversité végétale de cette zone entre Andes et Amazonie. Et cela passe aussi par les espèces domestiquées qui tombent peu à peu en désuétude au profit du blé et du riz
accompagnant magnifiquement les poulets de batteries servis dans les restaurants d´Apolo ou d´ailleurs. Pasangalla, watasara, kulis, llutu yuyu,
qoimi, chillitotomate, papa mocona… ne manquent pas les espèces utilisées dans ce coin du monde.
Il s´agit également de protéger la biodiversité au niveau infraspécifique. Autrement dit de diversifier au maximum les variétés au sein d´une même espèce. Nous recensons par exemple sur le
terrain de Bruno pas moins de 14 variétés de maïs. Vous devez peut être connaître les chiffres de la perte des varietés de riz en Chine. De mémoire, ces varietés se comptaient en centaines voire
en milliers il y a encore 50 ans. Aujourd´hui, moins d´une dizaine de varietés assurent l´essentiel de la production chinoise. Auparavant, chaque vallée avait ses spécificités, au niveau des
semences comme du savoir faire. Aujourd´hui tout le monde est client d´un géant de l´industrie des semences, les mêmes qui produisent les tonnes de produits chimiques déversés en quantité sur les
cultures, contaminant joyeusement les sols et les nappes phréatiques. La France est experte dans le domaine, merci à la FNSEA et à ses complices.
Avec toute cette diversite de porotos,
il va falloir envisager de creer un cassoulet local!
Je m´éloigne un peu, comme à mon habitude. Pour revenir à mon contexte local, ce centre expérimental doit à terme s´étendre. En faisant la preuve que l´on peut exploiter la terre sans
l´appauvrir, on peut convaincre les populations locales qu'il serait difficile d'accabler. Pauvres, peu éduquées et ancrées dans des traditions dépassées dumoins au niveau agricole, je pense
que beaucoup n'attendent que cela, opter pour des techniques plus respectueuses de la nature mais qui assure l'essentiel, manger!
Il sera alors temps d´envisager de créer des fermes de ce type à différentes altitudes, dans différentes vallées, et amplifier ainsi le nombre de variétés utilisées garant d´une agriculture
vraiment durable.
Si cela se réalise, que nous n´avons plus besoin d´empiéter sans fin sur
la forêt, un énorme chantier pourra s´installer. Restaurer la fertilité des sols sur les zones érodées et permettre petit à petit à la forêt de regagner du terrain. Et la
cela devient vraiment passionant!
Il faut bien rêver un peu…